In girum imus nocte et consumimur igni

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dimanche 26 juillet 2015

A.S. - Jeunes Paysans (1914)
La veillée du dimanche. Il n’a jamais été question de faire de ce blog un cours approfondi de sémiologie de l’image ou d’iconologie. Simplement de donner peu à peu l’envie de regarder un tableau ou une photographie avec un peu plus d’attention. Regarder une œuvre comme on lit un document ; appelons ça une lecture sociale de l’image.
J’ai déjà exprimé dans ce blog – et encore dernièrement, à propos de Frederick Brown – ce qui, au-delà de leur aspect esthétique, m’intéresse dans les images : ce qu’elles peuvent nous apprendre du monde dont elles sont issues.
Il y a bien sûr dans une image ce que le photographe ou le peintre a voulu nous montrer, mais aussi tout ce qu’il nous montre sans nécessairement en avoir eu l’intention. L’intention de l’auteur n’épuise pas ce que l’image peut nous apprendre.
Un objet peut être là parce qu’il se trouve simplement dans le champ du photographe ; ou parce que le peintre en a besoin pour l'équilibre de sa composition, ou parce qu’il est joli ou utile à son récit. Et puis le temps passe. Ce qui n’était pour l’artiste qu’un détail ordinaire ou un élément secondaire peut, quelques jours ou quelques siècles plus tard, devenir pour nous une précieuse information sur un lieu ou sur une époque : un vêtement, un outil, un meuble, un jouet, une manière de se tenir ou de travailler peuvent alors prendre une valeur historique, sociale, voire ethnographique nouvelle.

August Sander
Pour commencer, une photographie d’August Sander (1876-1964), Young Farmers, prise en 1914. Trois jeunes paysans marchent sur un chemin de campagne, vêtus de leurs plus beaux habits. Ils vont à un bal. La scène est simple, presque banale.
Le critique d’art John Berger s’est précisément intéressé à leurs costumes dans son texte The Suit and the Photograph, publié en 1980 dans About Looking. Il remarque qu’en 1914, ces vêtements sont encore relativement nouveaux dans les campagnes européennes : une génération ou deux auparavant, ils étaient trop coûteux pour être accessibles aux paysans.
Ce que nous regardons aujourd’hui comme une tenue ordinaire raconte donc déjà quelque chose de l’évolution de la société. Ces jeunes hommes se sont habillés pour sortir. À travers eux, avec l’adoption dans les campagnes de vêtements inspirés de ceux de la ville, apparaît tout un changement des modes de vie.
On peut alors regarder autrement cette photographie. Observer les vêtements, les chapeaux, les cannes, les attitudes, et chercher ce que ces détails peuvent nous apprendre. Mais il faut aussi savoir où s’arrêter. Nous pouvons constater, comparer, formuler des hypothèses ; décider que ces trois jeunes gens sont fiers, intimidés, heureux ou gênés relève déjà de notre interprétation. Une image nous donne des signes, mais pas nécessairement leur mode d’emploi.
Et puis il y a la date : 1914. Elle nous fait regarder cette photographie encore autrement.
Dans quelques semaines, l’Europe sera en guerre. Nous, nous le savons ; eux, ils l’ignorent.
Alors on se pose cette question : qu’est-il advenu d’eux ? La mobilisation ? Les tranchées ?
La mort ? Ces traits fins et juvéniles de Sander sont-ils devenus des « gueules cassées » d’Otto Dix ? Ou bien ont-ils survécu à ce qu’il est devenu commun d’appeler la Grande Boucherie ?
Sander, lui, ne cherche pas seulement à conserver le souvenir de trois individus. La photographie appartient à son immense projet People of the Twentieth Century (évoqué dans la publication de décembre 2010 qui lui est consacrée), dans lequel il entreprend de dresser, à travers ses portraits, une sorte d’inventaire de la société allemande, de ses métiers et de ses différents milieux.
P.B. - Jeux d'enfants (1560)

Pieter Bruegel l’Ancien
Quelques siècles plus tôt, en 1560 à Anvers, Pieter Bruegel peint Jeux d’enfants. Il ne s’agit plus de trois individus, mais d’une innombrable marmaille dispersée dans une rue et sur une grande place, occupée à une foultitude de jeux que, pour certains, nous ne connaissons plus.
Le tableau demande qu’on s’y attarde : certains jouent sagement à la poupée ou avec des osselets, d'autres font des culbutes, sautent, grimpent, se déguisent, jouent avec des cerceaux, des toupies ou des boules. Il y en a même qui se chamaillent... « Nique ta mère ! » Le Kunsthistorisches Museum a identifié plus de 80 jeux, et tous ces petits gestes forment comme une encyclopédie de l’enfance.
Le tableau, d'ailleurs – qui nous permet d’entrevoir une vie quotidienne vieille de près de cinq siècles – est devenu une source importante pour les historiens de l’enfance et du jeu, précisément parce qu’il conserve la trace de pratiques dont les témoignages écrits sont souvent rares. Mais ce n’est pas pour autant une photographie du XVIe siècle. Bruegel compose son tableau, choisit les scènes, les multiplie, les organise dans l’espace. Nous ne savons pas exactement ce qu’il a voulu dire.
On a longtemps cherché dans ces jeux des significations morales ou symboliques, jusqu’à voir dans certaines scènes des images de la vanité ou de la futilité de l’existence. Certaines de ces interprétations reposent pourtant sur des rapprochements assez fragiles, notamment lorsqu’elles s’appuient, pour expliquer une peinture de 1560, sur des recueils d’emblèmes publiés plusieurs décennies plus tard. Il est plus intéressant de replacer le tableau dans la culture du XVIe siècle, à une époque où l’éducation des enfants et la place du jeu font l’objet de nombreuses réflexions.
Que voyons-nous réellement ? Que pouvons-nous apprendre ? Et à partir de quel moment commençons-nous à projeter sur l’image nos propres idées ?
Il y a aussi quelque chose de plus simple, qui nous ramène à notre réflexion devant la photographie de Sander. Ces enfants ont vécu il y a près de cinq siècles. Nous ne connaîtrons jamais leurs noms ni leurs vies. Pourtant Bruegel nous permet de les regarder jouer, courir, tomber, se poursuivre, se chamailler, peut-être se raconter des histoires ou s’injurier comme le font les enfants. Ils ne sont plus seulement les personnages anonymes d’un tableau ancien. Nous les voyons vivre.
Et c’est peut-être là que la lecture sociale de l’image rejoint quelque chose de plus difficile à définir : on commence par observer une époque, puis on finit par contempler la vie.
BS5
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samedi 25 juillet 2015

Carl Gustav Carus - Île de Rügen (1819)
Une image et des mots. L'image, c'est un tableau que j'aime énormément (commentaire évidemment superflu) du peintre romantique allemand Carl Gustav Carus (1789-1869) et dont le titre complet est Clair de lune près de l'île de Rügen.
Les mots sont un extrait du roman de Julien Gracq, Le rivage des Syrtes (1951) pour lequel il a refusé le prix Goncourt, et à propos duquel Antoine Blondin avait pu dire qu'il s'agissait là d'un "imprécis d'histoire et de géographie à l'usage des civilisations rêveuses".

Je rivais mes yeux à cette mer vide, où chaque vague, en glissant sans bruit comme une langue, semblait s'obstiner à creuser encore l'absence de toute trace, dans le geste toujours inachevé de l'effacement pur. J'attendais, sans me le dire, un signal qui puiserait dans cette attente démesurée la confirmation d'un prodige. Je rêvais d'une voile naissant du vide de la mer. 
Je cherchais un nom à cette voile désirée. Peut-être l'avais-je déjà trouvé.

FS3
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dimanche 19 juillet 2015

F. Brown - Marketing (1887)
Le vide grenier du dimanche. Deux oeuvres du peintre anglais Frederick Brown (1851-1941), dont la trajectoire discrète cache une influence pourtant considérable sur l’art britannique du tournant du siècle. Entré à 17 ans à la National Art Training School de South Kensington, il poursuit sa formation à Anvers, puis à Paris, à la fameuse Académie Julian dans l’atelier de Bouguereau. De ces années passées sur le continent, Brown rapporte un goût pour les courants nouveaux de la peinture européenne, qu’il transmettra ensuite à plusieurs générations d’artistes. Il sera notamment très marqué par le travail de Jules Bastien-Lepage.

F.B. - An impromptu dance (1883)
Mais c’est moins ce que l’on sait de ses influences que ce que ses tableaux nous donnent à voir qui m’intéresse chez Frederick Brown : des sujets modestes, des scènes de la vie quotidienne, des instants sans apparente importance. Je les regarde comme on regarde une photographie ancienne : avec la curiosité de celui qui aime découvrir, à travers les gestes, les objets, les vêtements et mille détails ordinaires, les façons de vivre d’une époque, mais aussi avec ce sentiment indéfinissable que peut éprouver celui qui observe, par-dessus le temps, la vie elle-même ; inépuisable.
En 1886, aux côtés de Frank Bramley, Lindsay Hall et quelques autres, il participe à la fondation du New English Art Club, un collectif de jeunes artistes anglais formés à Paris et plus sensibles à l'impressionnisme qu'au style académique qui prévalait alors à la Royal Academy.
Mais c’est peut-être surtout comme pédagogue que son influence sera la plus durable. Directeur de la Westminster School of Art de 1877 à 1892, puis de la Slade School of Fine Art de 1893 à 1918, il y forme toute une génération d’artistes, parmi lesquels William Orpen (voir décembre 2013), avant de se retirer discrètement d’une scène artistique qu’il avait contribué à faire évoluer.
BB1

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dimanche 12 juillet 2015

J.M. - Young dancer, NYC (1978)
La veillée du dimanche. Deux clichés du photographe de rue américain, d'origine suisse, Joel Meyerowitz (b.1938), l'un des pionniers de la photo couleur avec Stephen Shore et William Eggleston. En 1962, alors qu'il travaille dans une agence de publicité il assiste à une séance de Robert Frank : c'est... le déclic.
Pendant une dizaine d’années, il arpente les rues de New York, de Paris ou d’ailleurs avec deux boîtiers – un pour le noir et blanc, un pour la couleur –, et prend parfois deux clichés du même sujet.

J.M. - New York (1962)
En 1972, il opte définitivement pour la couleur, qu’il sera l’un des premiers à défendre comme véritable moyen d’expression artistique, à une époque où elle reste encore largement associée à la photographie commerciale. Sillonnant les rues de New York avec son Leica, Meyerowitz photographie à la volée scènes urbaines, gestes anonymes, rencontres fortuites et lumières inattendues. Il aime cette photographie qui ne se contente pas de produire de belles images, mais qui permet d’éprouver plus intensément le monde :
« We think of photography as pictures. And it is. But I think of photography as ideas. And do the pictures sustain your ideas or are they just good pictures? I want to have an experience in the world that is a deepening experience, that makes me feel alive and awake and conscious ».
Les deux clichés présentés ici ont été pris à New York, le premier à l’angle de la 34e Rue et de la 9e Avenue ; tous deux ont pour toile de fond l’Empire State Building.
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dimanche 5 juillet 2015

A.S. - Invading new market
La veillée du dimanche. Deux œuvres du dessinateur américain Andy Singer (b.1965).
Diplômé de la Cornell University, à New York, en beaux-arts et en histoire de l’art, il publie ses premiers dessins dans le journal étudiant de l’Université de Berkeley, en Californie, avant de les voir paraître dans de nombreux journaux américains et internationaux, parmi lesquels The New Yorker, The New York Times, Forbes, The Washington Post ou The Boston Globe.

A.S. - A corporate revolution (2015)
Auteur de dessins qui portent un regard critique sur le monde moderne et ses dérives, il a, comme beaucoup de dessinateurs satiriques, été influencé par le grand Robert Crumb. Avec un humour froid, incisif, sans pathos, Andy Singer nous tend un miroir à peine déformant de notre monde, de ses absurdités et de ses contradictions.
Il vit aujourd'hui à Saint Paul, Minnesota, et certains de ses ouvrages sont disponibles en France, comme Ils m'énervent (mais je garde mon calme), publié en 2006 chez Berg International.
PM3

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samedi 4 juillet 2015

Shirin Neshat - Série Fervor (2000)
Une image et des mots, ou l'apport de l'Islam dans la géométrie (et l'ensemble des mathématiques).
Le cliché est de la photographe iranienne Shirin Neshat, et il fait partie de sa série "Fervor."
Bienfaits de l'interculturalité. Cette "intéressante" composition géométrique, je l'associerai à un extrait de la contribution que le mathématicien et historien des sciences Ahmed Djebbar vient de publier dans  Pluralités culturelles et universalité des mathématiques - Actes du colloque (2015).
Cette étude, intitulée Les mathématiques arabes du VIIIe au XVe siècle, passerelles entre les cultures, porte sur le rôle du monde arabe, par la traduction des auteurs indiens et grecs, dans la diffusion des sciences et en particulier du savoir mathématique.

"Cette phase (l'auteur parle ici de la phase d'appropriation par le monde musulman des mathématiques savantes), qui a duré plus d'un siècle et demi, a connu une première impulsion officielle à la fin du VIIIe siècle lorsque le calife al-Mansûr (754-775) a pris la décision de financer la traduction d'un ouvrage astronomique écrit en sanskrit.
Il est intéressant de constater qu'à partir de ce fait avéré, et dans le but de magnifier la dynastie abbasside à travers certains de ses représentants, d'autres faits, en partie imaginaires ceux-là, ont été "fabriqués" par certains membres de l'élite bagdadienne pour promouvoir l'interculturalité et son rôle dans l'appropriation des sciences "étrangères".

À titre d'exemple, on peut évoquer ici le fameux rêve au cours duquel le calife al-Ma'mûn (786-833) aurait eu un échange avec Aristote (388-322 av. J.-C) sur la notion de bien. À l'issu de cet échange, le calife aurait pris la décision de financer toute action permettant de récupérer le savoir grec en vue de le redynamiser dans le contexte culturel arabe de l'empire musulman. Et, de fait, on assiste à partir de la fin du VIIIe siècle, à une dynamique nouvelle au cours de laquelle, transcendant les conflits latents, les obstacles culturels et linguistiques, des citoyens de toute confession et de toute origine culturelle se sont transformés en passeurs de savoirs et, en particulier, de savoirs mathématiques.
[.....]
La traduction des Coniques d'Apollonius a également été l'occasion d'une collaboration qui a transcendé les particularismes culturels et confessionnels. Ce sont les trois frères Banû Mûsâ (IXe s.), musulmans d'origine probablement persane par leur père mais un pur produit du milieu culturel arabe de Bagdad, qui ont financé la recherche, l'achat, puis la traduction d'ouvrages grecs qui intéressaient directement leurs recherches en géométrie."
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A.N. Samokhvalov - Blue twilight (1960) La veillée du dimanche. Deux oeuvres du peintre et illustrateur russe Alexander Nikolaevich Samo...