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Wilhelm Hammershøi - Repos (1905) |
Le vide-grenier du dimanche. J’ai récemment, dans la publication consacrée à George Tooker, employé l’adjectif « silencieuse » à propos de sa peinture.
Un mot que j’ai longtemps hésité à utiliser, tant il me semblait appartenir à ce jargon parfois convenu de la critique d’art.
Comme d’autres expressions devenues familières –
« couleurs vibrantes », « atmosphère onirique »,
« moment suspendu » –, « silencieux » peut en effet donner l’impression d’ajouter une profondeur immédiate à une œuvre sans toujours expliquer ce qu’il recouvre. Il suffit parfois qu’un tableau soit dépouillé, mélancolique ou mystérieux pour que le terme apparaisse presque automatiquement.
C’est un peu comme le vocabulaire des sommeliers : lorsqu’on nous parle de notes de sous-bois, de fruits confits ou de minéralité, on pourrait sourire si l'on n'est pas familier de cet univers ; pourtant, derrière ces mots parfois surprenants, il y a une volonté réelle de décrire une sensation difficile à traduire.
Alors le silence en peinture ne désigne évidemment pas l’absence de bruit ; il désigne plutôt ce qui échappe au récit, ce qui ne se livre pas immédiatement au regard. Une œuvre silencieuse n’est pas une œuvre muette : c’est une œuvre qui laisse un espace entre ce qu’elle montre et ce que nous pouvons y projeter. Dès le début du XXᵉ siècle, certains artistes et théoriciens ont insisté sur cette dimension intérieure de l’art. Dans Du spirituel dans l’art (1911), Kandinsky défendait l’idée que la peinture ne repose pas seulement sur ce qu’elle représente, mais aussi sur une nécessité invisible, une résonance intérieure qui ne passe pas nécessairement par le récit.
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| G.M. - Nature morte (1936) |
Le silence d’une œuvre peut prendre des formes très différentes. Chez Vilhelm Hammershøi, il naît de l’attente : ses intérieurs dépouillés, ses personnages souvent vus de dos, ses pièces baignées d’une lumière froide semblent retenir un événement qui ne viendra peut-être jamais. Chez Giorgio Morandi, il vient au contraire d’une attention extrême portée aux choses les plus modestes : quelques bouteilles, quelques vases, quelques objets ordinaires qui, débarrassés de leur fonction, deviennent presque des présences.
Chez Edward Hopper, le silence est celui de la solitude humaine ; chez Giorgio de Chirico, celui d’espaces énigmatiques où le temps semble suspendu ; chez George Tooker, celui d’un monde contemporain où les individus paraissent parfois isolés au milieu des structures qu’ils ont eux-mêmes créées.
Je ne suis évidemment pas critique d’art ; simplement un amateur qui aime regarder des œuvres et essayer d’en parler avec ses propres mots. Lorsque je lis certains textes de spécialistes, je rencontre parfois un vocabulaire dont je ne maîtrise pas toujours les codes et qui me laisse perplexe. Mais cette distance est aussi ce qui m’oblige à interroger les mots que j’emploie moi-même.
Je crois finalement que ce qui me gênait dans l’adjectif « silencieux » n’était pas le mot lui-même, mais l’usage parfois paresseux qui pouvait en être fait. Comme d'autres termes de critique, il me semblait une formule creuse de jargon muséal juste destinée à donner une impression de profondeur. Mais lorsque cet adjectif désigne cette capacité qu’a une œuvre de se tenir à distance du bruit du monde pour faire apparaître une présence plus profonde, alors il retrouve toute sa justesse.
Le silence en peinture n’est donc pas une absence. Il est peut-être au contraire l’une des manières les plus subtiles qu’a l’art de nous faire percevoir ce qui, sans lui, resterait invisible.