![]() |
| A.S. - Jeunes Paysans (1914) |
J’ai déjà exprimé dans ce blog – et encore dernièrement, à propos de Frederick Brown – ce qui, au-delà de leur aspect esthétique, m’intéresse dans les images : ce qu’elles peuvent nous apprendre du monde dont elles sont issues.
Il y a bien sûr dans une image ce que le photographe ou le peintre a voulu nous montrer, mais aussi tout ce qu’il nous montre sans nécessairement en avoir eu l’intention. L’intention de l’auteur n’épuise pas ce que l’image peut nous apprendre.
Un objet peut être là parce qu’il se trouve simplement dans le champ du photographe ; ou parce que le peintre en a besoin pour l'équilibre de sa composition, ou parce qu’il est joli ou utile à son récit. Et puis le temps passe. Ce qui n’était pour l’artiste qu’un détail ordinaire ou un élément secondaire peut, quelques jours ou quelques siècles plus tard, devenir pour nous une précieuse information sur un lieu ou sur une époque : un vêtement, un outil, un meuble, un jouet, une manière de se tenir ou de travailler peuvent alors prendre une valeur historique, sociale, voire ethnographique nouvelle.
August Sander
Pour commencer, une photographie d’August Sander (1876-1964), Young Farmers, prise en 1914. Trois jeunes paysans marchent sur un chemin de campagne, vêtus de leurs plus beaux habits. Ils vont à un bal. La scène est simple, presque banale.
Le critique d’art John Berger s’est précisément intéressé à leurs costumes dans son texte The Suit and the Photograph, publié en 1980 dans About Looking. Il remarque qu’en 1914, ces vêtements sont encore relativement nouveaux dans les campagnes européennes : une génération ou deux auparavant, ils étaient trop coûteux pour être accessibles aux paysans.
Ce que nous regardons aujourd’hui comme une tenue ordinaire raconte donc déjà quelque chose de l’évolution de la société. Ces jeunes hommes se sont habillés pour sortir. À travers eux, avec l’adoption dans les campagnes de vêtements inspirés de ceux de la ville, apparaît tout un changement des modes de vie.
On peut alors regarder autrement cette photographie. Observer les vêtements, les chapeaux, les cannes, les attitudes, et chercher ce que ces détails peuvent nous apprendre. Mais il faut aussi savoir où s’arrêter. Nous pouvons constater, comparer, formuler des hypothèses ; décider que ces trois jeunes gens sont fiers, intimidés, heureux ou gênés relève déjà de notre interprétation. Une image nous donne des signes, mais pas nécessairement leur mode d’emploi.
Et puis il y a la date : 1914. Elle nous fait regarder cette photographie encore autrement.
Dans quelques semaines, l’Europe sera en guerre. Nous, nous le savons ; eux, ils l’ignorent.
Alors on se pose cette question : qu’est-il advenu d’eux ? La mobilisation ? Les tranchées ?
La mort ? Ces traits fins et juvéniles de Sander sont-ils devenus des « gueules cassées » d’Otto Dix ? Ou bien ont-ils survécu à ce qu’il est devenu commun d’appeler la Grande Boucherie ?
Sander, lui, ne cherche pas seulement à conserver le souvenir de trois individus. La photographie appartient à son immense projet People of the Twentieth Century (évoqué dans la publication de décembre 2010 qui lui est consacrée), dans lequel il entreprend de dresser, à travers ses portraits, une sorte d’inventaire de la société allemande, de ses métiers et de ses différents milieux.
![]() |
| P.B. - Jeux d'enfants (1560) |
Pieter Bruegel l’Ancien
Quelques siècles plus tôt, en 1560 à Anvers, Pieter Bruegel peint Jeux d’enfants. Il ne s’agit plus de trois individus, mais d’une innombrable marmaille dispersée dans une rue et sur une grande place, occupée à une foultitude de jeux que, pour certains, nous ne connaissons plus.
Le tableau demande qu’on s’y attarde : certains jouent sagement à la poupée ou avec des osselets, d'autres font des culbutes, sautent, grimpent, se déguisent, jouent avec des cerceaux, des toupies ou des boules. Il y en a même qui se chamaillent... « Nique ta mère ! » Le Kunsthistorisches Museum a identifié plus de 80 jeux, et tous ces petits gestes forment comme une encyclopédie de l’enfance.
Le tableau, d'ailleurs – qui nous permet d’entrevoir une vie quotidienne vieille de près de cinq siècles – est devenu une source importante pour les historiens de l’enfance et du jeu, précisément parce qu’il conserve la trace de pratiques dont les témoignages écrits sont souvent rares. Mais ce n’est pas pour autant une photographie du XVIe siècle. Bruegel compose son tableau, choisit les scènes, les multiplie, les organise dans l’espace. Nous ne savons pas exactement ce qu’il a voulu dire.
On a longtemps cherché dans ces jeux des significations morales ou symboliques, jusqu’à voir dans certaines scènes des images de la vanité ou de la futilité de l’existence. Certaines de ces interprétations reposent pourtant sur des rapprochements assez fragiles, notamment lorsqu’elles s’appuient, pour expliquer une peinture de 1560, sur des recueils d’emblèmes publiés plusieurs décennies plus tard. Il est plus intéressant de replacer le tableau dans la culture du XVIe siècle, à une époque où l’éducation des enfants et la place du jeu font l’objet de nombreuses réflexions.
Que voyons-nous réellement ? Que pouvons-nous apprendre ? Et à partir de quel moment commençons-nous à projeter sur l’image nos propres idées ?
Il y a aussi quelque chose de plus simple, qui nous ramène à notre réflexion devant la photographie de Sander. Ces enfants ont vécu il y a près de cinq siècles. Nous ne connaîtrons jamais leurs noms ni leurs vies. Pourtant Bruegel nous permet de les regarder jouer, courir, tomber, se poursuivre, se chamailler, peut-être se raconter des histoires ou s’injurier comme le font les enfants. Ils ne sont plus seulement les personnages anonymes d’un tableau ancien. Nous les voyons vivre.
Et c’est peut-être là que la lecture sociale de l’image rejoint quelque chose de plus difficile à définir : on commence par observer une époque, puis on finit par contempler la vie.
.jpg)
.jpg)