In girum imus nocte et consumimur igni

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dimanche 24 novembre 2024

Mark Rothko - Subway (1939)
Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres du peintre américain d'origine lettone Mark Rothko (1903-1970), figure majeure de l'expressionnisme abstrait, même s’il refusait les catégories qui, disait-il, " l'aliénaient."
Ces deux peintures appartiennent à sa série des Subway paintings, réalisée à la fin des années 1930, celle qui, chez Rothko, me touche le plus. Dans ces scènes de métro new-yorkais, Rothko représente encore des figures humaines, mais celles-ci apparaissent déjà comme des présences anonymes, presque détachées du monde qui les entoure. L’espace urbain devient moins un décor qu’un lieu mental, où se ressent une forme d’isolement et d’inquiétude.
M. Rothko - Subway (1937)

Quelques années plus tard, Rothko abandonnera progressivement la représentation pour devenir l’une des figures majeures du Color Field Painting, où la couleur deviendra le sujet même de la peinture. Influencé par Nietzsche, Freud et Jung, il voyait dans les mythes des formes capables de toucher l’inconscient humain. Dans ses œuvres, il cherchait moins à représenter le monde qu’à créer une relation directe entre la peinture et celui qui la regarde.
Pour Rothko, l’art devait répondre à une nécessité humaine profonde : offrir un espace de réflexion et d’émotion dans un monde qu’il jugeait de plus en plus désenchanté. Il s’est suicidé en 1970.

dimanche 29 septembre 2024

A. Gottlieb - Drift (1961)
Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres du peintre américain Adolph Gottlieb (1903-1974), un des artistes les plus influents du XXe siècle et un acteur majeur de l'expressionnisme abstrait.
« Certains peintres transforment le soleil en une tache jaune ; d'autres transforment une tache jaune en soleil », disait Picasso.
Originaire de New York, Gottlieb commence sa formation artistique à l'Art Students League, avant de voyager en Europe, où il découvre l’art moderne. Cézanne, Matisse, Léger, Picasso, mais aussi le surréalisme et les arts premiers le marquent profondément. Ces découvertes nourrissent notamment sa série des Pictographs (années 1940), où il organise symboles, signes et formes géométriques dans des grilles évoquant les mythes anciens et une mémoire symbolique commune.
A.G. - Man with fish

Dans les années 1950, il développe son style le plus emblématique avec les Burst Series : de grandes toiles dominées par des sphères éclatantes, des oppositions de masses et de couleurs, où semblent s’affronter mouvement, énergie et forces vitales.
Gottlieb refusait cependant de réduire son travail à une construction purement intellectuelle. Pour lui, l’art restait profondément lié à l’expérience intérieure et au monde naturel : « Pour moi, tout est nature, y compris les sentiments que j’éprouve ou les rêves que je fais. Tout appartient à la nature. Même la peinture est devenue une partie de la nature. »
Il ajoutait ne pas avoir d’approche idéologique ou doctrinaire de son travail, mais peindre à partir de ses sentiments personnels, de ses réflexes et de ses instincts.
En parallèle, Gottlieb s’engage activement dans la défense de l’art moderne : membre fondateur du groupe The Ten, il co-signe en 1950 le manifeste des « Irascibles », publié dans le New York Times, où vingt-huit artistes affirment la place de l’abstraction comme un langage essentiel de l’art contemporain.

dimanche 21 août 2022

Milton Avery - Paris pigeons (1955)
Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres du peintre et aquarelliste américain Milton Avery (1885-1965) reconnu pour son style singulier, à la croisée du modernisme européen et d'une sensibilité proprement américaine. Bien qu’il soit souvent associé à l’expressionnisme et au modernisme, Avery n’a jamais revendiqué d’appartenance à un mouvement. Il a développé une voie personnelle qui influencera nombre d’artistes américains, dont Mark Rothko, qui disait de lui : « Quel était son répertoire ? Son salon, Central Park, sa femme Sally et sa fille March..., ses amis et ce qui traînait dans son studio : un monde domestique et ordinaire. »
Milton Avery - Two poets (1963)

Ce qu’il peignait, c’était donc son entourage : sa famille, ses amis, des paysages ou des natures mortes, abordés avec une économie de détails qui frôle l’abstraction. Son usage des aplats de couleurs, influencé notamment par Matisse, confère à ses toiles une intensité à la fois lumineuse et apaisée.
Longtemps resté dans l’ombre des grands noms de l’expressionnisme abstrait, Milton Avery est aujourd’hui reconnu comme un pionnier : il a su établir un lien essentiel entre la peinture américaine traditionnelle du début du XXᵉ siècle - encore marquée par le réalisme et le régionalisme - et l’expressionnisme abstrait qui s’imposera dans les années 1940.
Il a ainsi contribué à faire émerger une modernité plus libre, ancrée dans le quotidien et attentive à la simplicité des choses.

dimanche 28 février 2021

Colleen Browning - Jump-rope
 Le vide-grenier du dimanche.  Deux oeuvres de l'irlandaise naturalisée américaine Colleen Browning (1918-2003), l'une des figures importantes du réalisme new-yorkais avant d'être reléguée au second plan par l'avènement de l'expressionnisme abstrait de Jackson Pollock et de ses contemporains.
Le titre complet du premier tableau est Kids playing jump-rope in the city. L'atmosphère y est irréelle. Des enfants jouent à la corde-à-sauter sous un ciel rougeoyant que traverse un vol de mouettes ; les lessives flottent haut entre les pylônes, et il y a sur le flanc d'un immeuble l'une de ces fameuses issues de secours new-yorkaises rendues obligatoires par le Tenement House Act de 1867.

C.B. - Holiday (1951)
Le second tableau est plus étrange encore. C'est pourtant une scène assez banale observée par Colleen Browning depuis la fenêtre de l'appartement qu'elle occupe, à New York, avec son mari, l'écrivain britannique Geoffrey Wagner. 
Une enfant vêtue de rouge se tient immobile sur un large trottoir.
Elle garde les mains croisées dans son dos, comme le font les surveillants d'internat et les grandes personnes qui réfléchissent intensément... Son regard est baissé sur le sol jonché d'une multitude de papiers froissés.

dimanche 27 décembre 2020

Aaron Siskind - Rome 55 (1963)
Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres du photographe expressionniste américain Aaron Siskind (1903-1991), évoqué le mois dernier et dont les abstractions sont à mi-chemin entre la photographie et la peinture. On l’associe souvent à l'expressionnisme abstrait, un mouvement artistique né aux États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dont le critique Robert Coates emploie l’expression pour la première fois en 1946 dans les pages du New Yorker. Avec des artistes comme Jackson Pollock, Willem de Kooning ou Franz Kline, ce courant devient l’un des piliers de l'École de New York.
Aaron Siskind commence par un travail documentaire dans les années 1930 au sein du Photo League de New York, où il s’attache à représenter la vie des quartiers populaires.
A.S. - Uvuapan, Mexico (1955)

À partir des années 1940, son regard évolue profondément. Il abandonne peu à peu le reportage social pour s’intéresser aux formes, aux textures et aux traces laissées par le temps dans l’espace urbain : murs décrépis, affiches déchirées, inscriptions, ombres, fragments de matière... Des éléments ordinaires qui, isolés par son objectif, deviennent des compositions presque abstraites.
Ce glissement du réel vers l’abstraction rapproche sa photographie de la peinture de son temps, notamment celle de Franz Kline ou de De Kooning, qu’il fréquente. Enseignant influent, notamment à l’Institute of Design de Chicago, il a profondément marqué plusieurs générations de photographes, parmi lesquels Ray Metzker présenté le mois dernier.
Ce qui me touche chez Siskind, c’est cette façon de regarder autrement ce que nous ne voyons plus : un mur, une déchirure, une trace deviennent soudain une image à part entière.
« Photography is a way of feeling, of touching, of loving. What you have caught on film is captured forever.... It remembers little things, long after you have forgotten everything.»

dimanche 8 février 2009

Zao Wou-Ki - Lecture III (1950)

Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres du peintre et graveur franco-chinois Zao Wou-Ki (b.1920), dont la peinture, d’une grande liberté, occupe une place essentielle dans l’abstraction lyrique. Né à Pékin, il se forme d’abord à la peinture traditionnelle chinoise avant d’intégrer l’Académie des Beaux-Arts de Hangzhou, où il découvre les courants occidentaux.
En 1948, il s’installe à Paris et découvre Paul Klee, puis les recherches de l’abstraction européenne et de l’expressionnisme abstrait, qui l’orientent progressivement vers une peinture de plus en plus libre. Dans les années suivantes, sa peinture s’éloigne de la figuration pour explorer un espace où la couleur, la lumière et le geste deviennent les véritables sujets.
Zao Wou-Ki - Hortensia (1953)

Chez lui, la peinture est souvent pensée comme une respiration, un mouvement intérieur qu’il décrivait lui-même comme une « musique silencieuse ».
Peindre, peindre, toujours peindre, encore peindre.
Le mieux possible, le vide et le plein, le léger et le dense, le vivant et le souffle. Les gens croient que la peinture et l'écriture consistent à reproduire les formes et la ressemblance. Non, le pinceau sert à sortir les formes du chaos.

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