In girum imus nocte et consumimur igni

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dimanche 2 janvier 2005

Dod Procter - The golden girl (c.1929)
Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres de l'artiste anglaise Dod Procter (1890–1972), figure discrète mais essentielle de la Newlyn School et l’une des artistes britanniques les plus reconnues de l’entre-deux-guerres. Née Doris Shaw à Hampstead, Londres, elle s’installe à 15 ans à Newlyn avec sa mère et son frère pour étudier à la Forbes School of Art, où elle partage la maison Myrtle Cottage avec sa cousine Cicely Jesse et l’artiste Tennyson Jesse. C'est là qu'elle rencontre Ernest Procter, futur mari et compagnon d’atelier et de voyages, avec qui elle se fait remarquer parmi les élèves les plus prometteurs de Stanhope Forbes.

Dod Procter - Morning (1926)
En 1910 et 1911, Dod et Ernest se rendent à Paris pour se former à l’Atelier Colarossi.
Là, ils découvrent l’Impressionnisme et le Postimpressionnisme, et rencontrent les oeuvres de Renoir et Cézanne. Le couple se marie en 1912 à l’église Paul Church, poursuivant à deux une pratique où intimité et observation du quotidien se répondent avec délicate discrétion.
Dans les années 1920, Dod Procter s’oriente vers une peinture plus épurée.
Ses modèles – souvent des jeunes femmes, parfois des enfants – apparaissent dans une lumière douce et pleine, sans décor superflu. Il me semble qu’on y devine Renoir dans la douceur des couleurs, tout en conservant quelque chose de très anglais dans la retenue. En 1927, son tableau Morning  - portrait sensuel de la fille d'un pêcheur de Newlyn -, remporte un succès immense à la Royal Academy, au point d’être acquis par la Tate : une jeune femme allongée, les yeux mi-clos, dans un silence presque tangible. C’est sans doute son œuvre la plus célèbre.
A. Wahlberg - Clair de lune à Fjällbacka (1868)
Une image et des mots. Un tableau du peintre suédois Alfred Wahlberg (1834-1906), déjà présenté ici en février 2015.
Ce paysage me fait penser à un poème de Tennyson, Ulysse, écrit en 1833 et dont voici un extrait  :

Venez mes amis
Il n'est pas trop tard pour partir en quête
D'un monde nouveau
Car j'ai toujours le propos
De voguer au-delà du soleil couchant
Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel
Ce que nous sommes, nous le sommes ;
Des coeurs héroïques et d'une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin
Mais forts par la volonté
De chercher, lutter, trouver, et ne rien céder.

Rembrandt - Ronde de nuit (1642)
Une image et des mots. Jankélévitch, dans sa Philosophie morale, parle de cette oeuvre de Rembrandt, dont le nom exact est La Compagnie de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch.
Ce tableau, oeuvre majeure de l'art baroque hollandais, est une commande du Kloveniersdoelen, siège des compagnies militaires formées par les citoyens d'Amsterdam. Elle est célèbre pour sa composition dynamique et complexe, ainsi que pour son utilisation magistrale de l'ombre et de la lumière ; Rembrandt crée ainsi un effet de profondeur et de clair-obscur qui attire l'oeil sur les personnages centraux.
J'associerai cette image avec un extrait d'un ouvrage d'un autre philosophe, Nietzsche, qui dans Naissance de la tragédie explore l'opposition entre les forces apolliniennes, qui représentent la clarté, la raison et la mesure, et les forces dionysiaques, qui sont celles de l'ombre, de la déraison et du chaos. Il y affirme que la tragédie grecque, née de l'interaction entre ces deux forces, est un reflet de la vie humaine elle-même, marquée par la confrontation de l'ombre et de la lumière.

"La tragédie grecque ne représente pas une lutte entre les vices et les vertus, mais entre les forces divines qui habitent la nature humaine elle-même. Elle révèle la vérité cachée de notre existence, qui est marquée par la dualité entre l'ordre et le chaos, la raison et l'instinct, l'ombre et la lumière. Cette vérité est insupportable pour l'esprit humain, qui cherche à tout prix à éviter le chaos et à maintenir l'ordre, mais elle est révélée de manière éclatante par la tragédie, qui montre que la vie ne peut être comprise qu'à travers la confrontation entre ces forces contradictoires."
Amrita Sher-Gil - Autoportrait
Le vide-grenier du dimanche. Deux œuvres de l’artiste hungaro-indienne Amrita Sher-Gil (1913–1941).
Née à Budapest d’un père sikh aristocrate du Pendjab et d’une mère hongroise, chanteuse d’opéra, Amrita Sher-Gil grandit entre deux mondes. Très tôt, sa passion pour la peinture s’impose : à seize ans, elle est envoyée à Paris pour étudier à l’École des Beaux-Arts, où elle s’imprègne de Cézanne, Modigliani, Gauguin et d’un esprit moderne audacieux. Pourtant, elle se sent irrésistiblement attirée par l’Inde, où elle s’installe à partir de 1934 pour y accomplir ce qu’elle décrira comme sa véritable vocation.
Elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des pionnières de l’art moderne indien.

A. S-G. - Hiver (1939)
Dès lors, Sher-Gil fusionne les techniques occidentales et les traditions picturales indiennes - fresques d’Ajanta, miniatures mogholes -, pour peindre une Inde intime, sa ruralité, ses femmes au quotidien, dans une œuvre qui reflète aussi ses propres expériences et son identité de femme métisse. 
« Ma peinture, disait-elle, est un acte de décolonisation. »
Les visages de femmes dans Bride’s Toilet, par exemple, issu de sa « trilogie sud-indienne » (1937), parlent de dignité, de solitude, de rites lourds d’enjeux. On y perçoit la synthèse de ses influences : la rigueur post-impressionniste de Gauguin et Cézanne, l’économie expressive des lignes, et l’architecture narrative des miniatures orientales.
Sa carrière, brève, s’achève tragiquement à l’âge de vingt-huit ans, mais l'influence de cette figure tutélaire de la modernité indienne n’a cessé de croître. Et si je ne peux pas dire que sa peinture me bouleverse, j’aime assez ces deux tableaux - en particulier le paysage ci-dessus -, pour les présenter ici.
J. Dieuzaide - Berger, Bigorre (1953)
Le vide-grenier du dimanche. Deux clichés du photographe Jean Dieuzaide (1921-2003). Né à Toulouse, il se forme au dessin et à la photographie avant la Seconde Guerre mondiale, et poursuit après la guerre une carrière qui le conduit à explorer très tôt les différents genres photographiques : portrait, reportage, mais aussi architecture et paysage. Il devient l’un des grands noms de la photographie humaniste française et contribue à faire connaître le Sud-Ouest à travers ses images, tout en s’impliquant dans l’organisation de la photographie en France.

J.D. - Matin, pl. du Capitole, Toulouse
(1961)
Dieuzaide est attentif à la lumière et à la composition, qu’il s’agisse de scènes urbaines ou de paysages ruraux. Après tout, c'est bien ça le sens du mot "photographie : l'écriture de la lumière. Il sait capter un geste, une posture, un détail de quotidien... Ses images sont construites avec soin, mais toujours en apparence naturelles, comme si le temps de la photographie et celui du regard se superposaient. L'œuvre de Jean Dieuzaide reste aujourd’hui une référence solide de la photographie française du XXᵉ siècle, à la fois diverse et cohérente.
Haywood Magee - Edinburgh (1950s)
Le vide-grenier du dimanche. Deux clichés du photographe britannique Haywood Magee (1900-1981). Né à Goole, dans le Yorkshire, d’un père irlandais et d’une mère allemande, Magee apprend très tôt à regarder. Après une jeunesse plutôt solitaire, il entre en 1918 dans le Royal Flying Corps, où il se forme comme photographe de reconnaissance aérienne.
Cette expérience, décisive, lui donne très tôt le sens du récit visuel et de la photographie comme outil de travail, plus que comme terrain d’expression personnelle.

H. Magee - Edinburgh (1950s)
Dans les années 1930, il travaille pour la presse illustrée et rejoint bientôt Picture Post, où il devient l’un des piliers de la rédaction pendant la guerre. Magee photographie alors les bombardements, les marins, les soldats, mais aussi l’arrière – toujours du point de vue des individus ordinaires pris dans les événements.
Il ne cherche ni l’héroïsme ni l’image spectaculaire ; ses reportages avancent par séquences, par petites scènes, avec une attention constante aux visages et aux gestes.
Magee se définissait comme un simple « working photographer ». Il ne signait pas son œuvre d’un style reconnaissable ni d’un discours, ce qui explique sans doute sa relative confidentialité aujourd’hui. Pourtant, vu dans son ensemble, son travail raconte avec justesse la Grande-Bretagne de l’après-guerre : une photographie narrative, faite pour être lue autant que regardée.
Anonyme - Los Angeles (2016)

Une image et des mots. Un cliché anonyme pris à Los Angeles en 2016. Et pour aller avec, quelques vers d'Alfred de Vigny extraits des Destinées.

"Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain
Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main ?"
[.....]
S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures,
Le Fils de l'homme ait dit ce qu'on voit rapporté ;
Muet, aveugle et sourd aux cris des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à l'absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité.

Daniel Garber - Summer silence (1929)
Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres de l'américain Daniel Garber (1880-1958). Formé à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts, où il étudie auprès de Thomas Anshutz et de William Merritt Chase, Garber est souvent associé à l’Impressionnisme américain et au cercle de New Hope, en Pennsylvanie, où il s’installe durablement au début du XXᵉ siècle. Cette petite ville devient alors un lieu important pour plusieurs peintres américains, attirés par sa proximité avec New York et Philadelphie, et par la possibilité d’y travailler à distance de l'agitation urbaine.

D.G. - The blue house (1938)
Garber revient inlassablement aux mêmes paysages : le fleuve Delaware, ses rives, les villages alentour. Cette répétition n’est pas un manque d’inspiration, mais le cœur même de sa pratique : un travail patient mené au même endroit, jour après jour et avec la même constance, jusqu’à en tirer toutes les nuances possibles.

I.A. Une image et des mots. Un buste de femme "en marbre polychrome" faussement attribué à Francisco Laurana (1430-1502). Cette im...