In girum imus nocte et consumimur igni

In girum imus nocte et consumimur igni
eiπ + 1 = 0

samedi 7 mars 2026

Frances Featherstone - Far far away
Une image et des mots. Le paradis, disait Bachelard, est une immense bibliothèque.
Pour aller avec cette toile de l'artiste britannique Frances Featherstone, un extrait du pamphlet de Voltaire De l'horrible danger de la lecture (1765).
Par la voix feinte d’un décret ottoman, Voltaire tourne en dérision la phobie de l’imprimerie et de la diffusion des idées : il montre comment le pouvoir sacralise l’ignorance pour préserver ses privilèges.
L’extrait suivant (points 1–4) illustre parfaitement sa satire : arguments absurdes et pseudo‑juridiques dénoncent la peur des progrès que le livre peut susciter.

1. Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l’ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés.
2. Il est à craindre que, parmi les livres apportés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur l’agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la saine doctrine.
3. Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l’imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l’équité et l’amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.
4. Il se pourrait, dans la suite des temps, que les misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d'éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.
BP8

ICI

dimanche 1 mars 2026

R.DC. - Hand and coat (1962)
Le vide-grenier du dimanche. Deux clichés du photographe américain Roy DeCarava (1919-2009). Né à Harlem, New York, DeCarava grandit au cœur du Harlem Renaissance, période d’effervescence artistique et culturelle afro-américaine. Formé à la Cooper Union, au Harlem Art Center et à la George Washington Carver Art School, il commence par la peinture et le dessin avant de se tourner vers la photographie, d’abord comme outil de référence pour ses peintures, puis comme médium central de son expression artistique.
DeCarava choisit le noir et blanc argentique pour rendre hommage à la vie quotidienne des communautés afro-américaines, en particulier à Harlem. Son approche se distingue du documentaire social : il s’attache moins à documenter des conditions sociales qu’à exprimer une sensibilité créative et personnelle, à capturer l’intériorité, la dignité et la richesse humaine de ses sujets.

R.DC. - Woman and children (1952)
Ses images célèbrent les textures, les ambiances et les gestes de la vie urbaine, dans une esthétique proche de la peinture, où la lumière et l’ombre composent autant que les formes et les corps. Dans les années 1950, il publie The Sweet Flypaper of Life (1955), collaboration avec l’écrivain Langston Hughes, qui combine ses photographies et le texte poétique de Hughes pour dresser un portrait sensible de la vie familiale à Harlem. DeCarava a également photographié des musiciens célèbres de jazz et ses œuvres ont été utilisées sur plusieurs pochettes d’album. Au fil d’une carrière de près de six décennies, il a contribué à faire reconnaître la photographie noir et blanc comme un art à part entière et a formé et soutenu de nombreux photographes au sein du Kamoinge Workshop, collectif de Harlem déjà évoqué ici le 2 décembre 2012.
Son travail, profondément humain et poétique, reste une référence dans l’histoire de la photographie américaine pour sa capacité à marier rigueur esthétique et engagement visuel, célébrant la dignité et la vie intérieure de ses sujets, souvent dans des contextes modestes ou ordinaires.
AI2

ICI

dimanche 22 février 2026

Adelsteen Normann - Ships in the sunset
Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres du peintre paysager norvégien Adelsteen Normann (1848-1918) grand maître des fjords et des lumières du Nord. Formé de 1869 à 1872 à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf, Normann s’inscrit dans la tradition du paysage romantique tout en développant une sensibilité propre à la grandeur des paysages scandinaves. Il est notamment reconnu pour ses vues spectaculaires des fjords norvégiens, leurs eaux profondes et leurs montagnes austères.
Adelsteen Normann - Sunset
« Ce que je cherche à peindre, c’est le silence. »
Installé à Berlin à partir de 1883, il y joue un rôle important sur la scène artistique, allant jusqu’à inviter son compatriote Edvard Munch à y exposer ; c’est d’ailleurs là que sera peint Le Cri.
La peinture de Normann, amoureux des fjords, est une célébration ardente de la beauté naturelle et témoigne d’une profonde communion avec les paysages de son pays natal.
Il meurt en 1918, la même année que Schiele, mais, à l’opposé de ce dernier, son œuvre demeure tournée vers l’harmonie, la contemplation, et l'idée d'une nature immuable. « Dans les rêves d’enfance, les paysages ont ce silence et cette ampleur », écrivait T. E. Lawrence dans Les Sept Piliers de la sagesse.

samedi 21 février 2026

L.D. - Mannequins, Nevada (1955)
Une image et des mots. Le cliché, pris sur le site de tests nucléaires de Yucca, dans le Nevada, est de l'américain Loomis Dean (1917-2005). Les mots pour aller avec sont de la philosophe Laure Devillairs, extraits de "La splendeur du monde" (2024) :

" Faut-il une disposition particulière pour aimer ce monde ? Doit-on être idéaliste pour voir en tout de la beauté ? Si l’on entend par ce mot le courage de croire qu’il demeure quelque chose à vivre de grand et d’inentamé, alors, oui, être capable de voir le beau témoigne d’idéalisme.
Ce n’est toutefois pas être aveugle à la laideur, qu’elle soit morale ou esthétique.
C’est nourrir la certitude que désespérer est trop facile. L’idéalisme n’autorise ni la naïveté ni le cynisme. Cette vie n’est ni l’enfer, où tout serait perdu, ni le paradis, où rien n’aurait besoin d’être défendu. C’est un fragile entre-deux, où il nous revient d’entrevoir parfois la beauté.
Ce n’est pas un luxe réservé à quelques privilégiés, artistes ou explorateurs.
C’est un salut à portée de nos yeux. Car lorsque ce monde nous offre sa beauté, ce n’est pas une simple consolation : c’est une guérison. Nous sommes relevés d’une chute, revenus d’un exil."
LR2

ICI

PS9 ICI