In girum imus nocte et consumimur igni

In girum imus nocte et consumimur igni
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samedi 6 avril 2013

Jason deCaires Taylor - Inertia
Une image et des mots. Une des sculptures, "Inertia", de l'anglais Jason deCaires Taylor, immergées dans son musée sous-marin de Cancún, le Musa. Pour l'accompagner, un extrait de Tristes tropiques de Claude Levi-Strauss.

"Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.
Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.
Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt-mille ans d'histoire sont joués.
Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur diversité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comporte plus que ce plat
."
Dans quel océan de laideur et de médiocrité nous sommes-nous plongés ?
FL1

ICI

mercredi 3 avril 2013

Fred - Philémon
Fred, pseudonyme de Frédéric Othon Théodore Aristidès (1931–2013), créateur de l’inoubliable Philémon et figure très singulière de la bande dessinée francophone, fondateur de Hara-Kiri en 1960 avec Choron et Cavanna... Fred, que j'aimais beaucoup et que j'avais présenté en janvier dernier à l'occasion de la clôture du Festival d'Angoulême, nous a quittés aujourd'hui.

dimanche 31 mars 2013

J.R. - Ivor Brock walking up West Lane (1974)
Le vide-grenier du dimanche. Deux clichés du photographe anglais James Ravilious (1939-1999), fils des talentueux artistes peintres Eric Ravilious et Tirzah Garwood.
Il vient à la photographie après avoir vu une exposition consacrée à Henri Cartier-Bresson, et s’installe au début des années 1970 dans le nord du Devon où il entreprend ce qui deviendra l’un des plus ambitieux témoignages photographiques de la campagne anglaise. 

J. Ravilious
Alf Pugsley returning a lamb to its mother
(1982)
Pendant près de vingt ans il en documente la vie rurale, accumulant 80.000 clichés noir et blanc sur le quotidien des habitants de la région de Beaford, dont on peut, ICI, consulter les formidables archives. Il arpente les fermes, les chemins, les hameaux, photographiant la vie quotidienne, les visages, les gestes, les saisons. What I record is vanishing, disait-il : conscient de voir disparaître un mode de vie séculaire il en saisit la dignité tranquille, entre chronique sensible et travail d’archiviste. L'oeuvre de James Ravilious compose un portrait à la fois intime et universel d’un monde façonné par le temps et le labeur.
RB1

ICI

dimanche 24 mars 2013

A. Ancher - Fille dans la cuisine (1883)
Le vide-grenier du dimanche. Deux oeuvres de la danoise Anna Ancher (1859-1935), seule femme du groupe des peintres de Skagen, cette colonie d’artistes scandinaves venue s'installer dans le dernier tiers du 19ème et jusqu'au tournant du siècle dans ce village de pêcheurs à l’extrême nord du Jutland danois, attirée par la lumière si particulière de cette côte balayée par les vents.
Elle y trouve l’essentiel de ses sujets : intérieurs simples, gestes quotidiens, figures de femmes et d’enfants baignés d’une lumière douce mais intense.
Anna Ancher
Rayon de soleil dans la pièce bleue
(1891)

Formée à Copenhague et à Paris, elle combine l’observation réaliste avec une sensibilité aux effets de couleur et de lumière qui doit autant à l’impressionnisme qu’à la tradition nordique. Il y a dans ses toiles un sentiment d’intimité douce et presque méditative ; c'est un trait de la peinture danoise de cette époque et qui me plait énormément.
À noter que deux écrivains danois, Georg Brandes et Henrik Pontoppidan (Nobel de littérature en 1917) et le compositeur suédois Hugo Alvén faisaient également partie du groupe de Skagen.

samedi 23 mars 2013

Georges Rinhart
Une image et des mots. En découvrant cette belle photographie (c.1925) de George Rinhart, je me suis souvenu d'un poème de Georges Perros qui m'avait déconcerté par sa tonalité et par sa forme mais qui pourtant - ou peut-être aussi pour cette raison - m'avait durablement marqué.
En voici un extrait:

"Elle se croyait en bateau
C’est vrai nous allions en Égypte
Elle s’ennuyait et un soir
après avoir pris frais marin
me dit Ah tu n’es pas un homme
Elle me tutoyait soudain
parce qu’au bord de sa cabine
elle me proposait d’entrer
d’un air à en avoir plusieurs
et que je refusai L’envie
d’être seul me bouleversant
comme il arrive très souvent
chez les natures dans mon genre
Puis je n’aimais pas son mari
acteur comme elle était actrice
et n’avais nul désir d’aller
où cet homme trouvait prétexte à jouir
Bien sûr je me tus
sur les raisons de mon refus
et préférai la décevoir
sur ce bateau par un grand soir
où nous nous croyions sur la mer
alors qu’en fait l’amour n’a pas
de lieu privilégié pour naître…
[…..]
Enfin ce fut Alexandrie
le moins du monde ma patrie
assiette plate au ras des flots
si contraire à toi l’Angleterre
comme une gorge en mal d’angine
raide en sa toute autorité
Et l’immense terre d’Afrique
nous prit dans son odeur de bouc
bakchich monsieur et la misère
de tous ces gosses mains tendues
vers les nôtres occidentales
Au Caire elle revit les siens
et moi les miens dire personne
serait peu tant les comédiens
avec lesquels je travaillais
à dire deux mots dans Molière
m’étaient étrangers Je partis
visiter Louxor et les Rois
Elle tint à m’accompagner
aucun de ses amis n’ayant
goût pour ces très hautes merveilles
Ce fut notre dernier voyage
Je la laissai reprendre corps
elle avait du tempérament
mais je n’aime pas qu’on me presse
Toute femme est un aliment
d’abord à sentir caresser
avant l’avalement des restes
Il m’arrive de la revoir
dans les journaux car elle joue
toujours Phèdre et Bérénice
Tant mieux pour elle et salut bien
."

Shellie Garber - Still waters (2025) Une image et des mots. Un tableau de l'artiste américaine Shellie Garber.